Respire

Tu as oublié de me regarder grandir
Tu n’as pas vu venir la chair, les arrondis adolescents, ni les larmes. Tu as manqué les sourires, les émois timides, le coeur qui vacille et les premiers succès. Les concours d’écritures d’autrefois, ceux qui primaient l’enfant, puis la jeune fille trop pleine d’idéaux à fracasser. La vie a bien fait les choses. Les icônes ont chu, les valeurs sont restées. Des discours trop polis j’ai quitté les rails pour le polisson, les textes lus en chuchotant, en cachette des yeux miniatures ou trop prudes. 


Tu vois, je suis devenue une femme.
J’ai aimé, un peu, beaucoup, trop ou pas assez, des hommes et des femmes. J’en suis fière, d’eux, tous, chacun, de cet amour qui me laisse des étincelles tendres dans les yeux. J’ai aimé à en pleurer, j’ai aimé à enfanter, j’ai aimé à en…

jouir.

Oh l’indécence du verbe ! Vois-tu ? C’est ma seule liberté. 
Parfois je me trompe, je comprends, je doute, j’ai envie de partir. Mais mes pieds ont pris racine, il n’y a plus que ma tête pour voyager, loin des cadenas de l’habitude.
Moi je te regarde,je te regarde vivre, encore un peu, je te regarde mourir.
Tu respires calmement, au bruit des machines, rêves-tu seulement ? Tu sais, il y a ces gens autour de moi, ces gens comme toi, famille, amis, proches, collègues, ils ne connaissent pas mes mots. Ou alors, ils oublient. Ils vivent à côté de moi, je leur parle à ma façon, j’écris, je raconte l’ivresse, les appétits, mes urgences, tout ce dont j’ai besoin pour être, rêver encore, je donne ce que je vois, la vie, les écorchures, les émerveillements, je dis, je dis, je dis. Et ils n’entendent pas, et me reprochent mon silence.
Mais tu entends, le bruit de mes pensées ? 


C’est hurler de la vie, c’est jouir les yeux ouverts. 


Eux, ils n’entendent pas. Oh, je vois bien que tu n’entends pas, toi non plus.
Sans doute ai-je attendu trop longtemps pour te dire, ou peut-être que ton monde était ailleurs, peut-être que les mots ne te parlaient pas, peut-être que tu préférais les livres avec des images, et regarder du porn. Moi j’ai grandi avec des mots. J’y ai pris vie, deux, trois, quatre fois, et parfois, je suis partie, sans faire de bruit.
Je n’avais jamais compris que nous ne parlions pas la même langue. L’évidence me terrasse ce soir, pendant que tu respires. Il est trop tard pour faire du bruit. Je crois que je continuerai à hurler en silence, pour le public d’après 22h.

12 Comments

  • On n’est jamais si complètement seul que dans la foule.
    Il y a dans ce texte qui bouillonne silencieusement un peu de l’apaisement de l’acceptation. C’est le chemin le plus efficace que je connaisse vers le bonheur. Sans que cela empêche de délicieuses agitations…

  • Comme une (petite) libération… Courage dans votre tourbillon, madame.

  • Merci à tous. Il y a beaucoup d'IRL dans ce texte-ci, hélas. Mais le vieux loup respire, et oui, comme le dit concynique, il y a l’apaisement. Laisser partir ce qui doit, et grandir encore un peu… A bientôt, pour d’autres mots, d’autres émotions, d’autres vies.
    NG

  • Ca fait quelques temps que je te lis, silencieusement. Et puis là… WoW. Voilà.

  • Encore un beau texte… Touchant…
    Sachez que les mots… sont le fer de lance d’une langue. En amour… sans vouloir faire de jeu de mot, la langue est importante! Vous la maniez avec délicatesse… Vous faites respirer la langue Française!!! Vous Nora la Belge, vous défendez avec classe cette langue…Vous avez ce don de parler d’amour, de sexe, ou de n’importe quoi.

  • Premier passage ici. Par hasard. J’aime énormément ta façon d’écrire. Vraiment. « C’est hurler de la vie, c’est jouir les yeux ouverts. » Je retiens

  • J’ai eu la sensation de retenir mon souffle pendant 1H35, un souffle suspendu aux mots de Louis et de sa famille, et plus encore a leur silence, et de ne recommencer a respirer que bien apres cette fin et ce dernier plan, sans aucun doute le plus beau de ce me Festival de Cannes.

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