Faim

Il y a ce bonheur à cuisiner pour ceux que j’aime, à voir dans leurs yeux l’éclat du plaisir, le parfum qui surprend la langue, cette liberté prise avec les saveurs et les épices, avec les codes de ce qui se marie et ce qui jure… J’aime ces surprises des sens, le goût plus que tout autre, le rendu d’un arbre ou la puissance d’un vin. J’aime que l’on me tente, et avoir liberté d’hésiter. Vin blanc ? Vin rouge ?

Ce n’est pas de succomber à la tentation qui m’effraie. C’est cette petite déception, ensuite, de devoir passer sa route, le moment où l’extase se fait souvenir, où le plaisir se fait routine, avant de mourir doucement, avant la prochaine fantaisie. Comme un merveilleux gâteau au chocolat, mais dont la saveur s’affadit à la deuxième bouchée, ou pire, qui nous laisse ce goût, épouvantable, amer, de trop peu, ce manque alors que l’assiette est vide, ce regret de n’en avoir profité plus, ou plus lentement, ou à plus petites bouchées, tout plutôt que ce vide, ce plaisir inachevé.

Alors je ne cuisine que des entrées. De ces petites bouchées délicates, ces saveurs avocates, ces légumes doux-acidulés, qui vous mettent l’eau à la bouche, comme un bécot volé, comme un dîner au restaurant, savouré sans autre attente que ce plaisir à sourire, écouter, déguster, partager, et puis se taire, parfois. La bouchée. Porter aux lèvres ce met préparé avec amour, en mordiller le bord, en respirer les parfums. Délicatement, poser sur la langue et reconnaître le sel, le fruit, l’arôme de l’envie. Et puis la saveur, le chaud doux, ou le piquant sur la frange, fragile, réactile… Et cette douceur de la crème, ou ce poudré des épices… Comme d’inattendus mariages, des consommés que l’on n’imaginerait plus, des veloutés qui mettent en appétit.

Par une simple bouchée, le plaisir traverse corps.
Par quelque épice, il parle à l’âme, raconte encore les souvenirs des voyages lointains, les terres brûlées du sud, ou l’alcool fort des grands froids, l’aventure en Italie ou le chemin de la Pologne. Nos voyages oubliés reprennent vie dans l’assiette, avec tantôt la saveur du regret, tantôt le sourire attendri des souvenirs délicats. Goûtez ce humus crémeux, que pain de sésame honore, qui fond dans la bouche avec un exotisme teinté de piment doux…

Ce soir, à ceux que j’aime, je servirai de la viande rouge. Cette carne charnue, aux cuissots généreux, cette chair goûtue cuite parfaitement, le cœur encore rose et le cuir craquant.
Pour l’accompagner, je choisirai quelques légumes d’ici, de ces racines à terre noire, de ces textures puissantes mais fragiles, qu’un rien rehausse : quelques herbes, un peu de vin. Un peu de miel par ci, un peu de crème par là, et les délices exhalent leurs parfums, éveillant l’appétit des plus coriaces, l’appel du ventre qui se voudrait comblé, rempli, apaisé.

A table je souris, à votre plaisir de manger, à ces heures partagées, aux voyages à venir.

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