Feu

Il y a ces jours sans fin, les heures harassantes et cette fatigue. Quitter le nid dans le noir, y revenir dans le noir, entre les gouttes acides et les phares jeunes. Le dos raide des exigences des uns, le cou douloureux des narcissismes des autres, Les jambes brûlantes d’escarpins trop ambitieux… Petite misère. Et les gens ont oublié de rêver, leurs sourires sont figés, est-ce de peur ou de désillusion, ou d’avoir oublié de penser ? Je fouille dans mon sac. Préparer les clefs. Laisser la pluie glisser, laisser là le monde, et rentrer chez soi.

La rue, le jardin. La maison, enfin. Derrière la vitre, la lumière chaude, et quelques notes de piano qui s’échappent vers le ciel quand j’ouvre la porte. La musique islandaise, d’une légère mélancolie. Ça me convient parfaitement. Enfin, envoyer valdinguer le cuir, poser les pieds nus sur les petits pavés de ciment.

Comme chaque soir, rentrer avec cette hâte de retrouver l’austère blancheur, la pierre, le silence vivant des bruits familiers. Le parfum du feu. Sa chanson explose et craque devant le vieux fauteuil anglais. Le livre abandonné la veille attend que mes yeux retrouvent le goût des mots. Plus tard. Mon corps tout entier réclame autre chose : le savon doux, l’eau brûlante sur mes épaules, comme pour laver la laideur du présent. Débarrassez-moi de ces larmes, de ces horreurs sans nom, de ces désespoirs insoutenables. Où donc avons-nous trébuché pour oublier à ce point que nous ne sommes qu’humains, tous ? Je peste et rage sur la vie, la politique, le sens perverti, l’oubli de la conscience… Chut. Chut. Arrête. Pose-toi là, va chercher le bonheur, réinvente autrement, souviens-toi, la peau. La tienne, crème fragile, qui raconte à chaque rougeur les agressions du jour. La sienne. Dorée, et parfois, aux courbes indécentes, ses nuances oubliées, avant le soleil, avant la vie aussi.

Je retire mon jeans, mon pull. Je savoure en frissonnant un peu l’air tiédi par le feu de bois, la bûche craque dans la cheminée. Monter les escaliers, le bois sous mes pieds, solide, rassurant. Le bruit de l’eau, déjà. Chemisier déboutonne, et culotte sur le sol. La porte de la salle de bain, entr’ouverte. La vapeur dissout l’image. La couleur me guide. Là, tout près, sa peau. Sa peau qui me raconte le monde, les voyages et l’envie. Sa peau qui me console des larmes d’effroi et réchauffe mes nuits. Sa peau ruisselante m’attend sous la douche. Nue, j’entre dans la pièce embuée. Depuis quand es-tu là, à chasser les démons ? Au premier baiser, ils s’enfuient déjà. Tes bras autour de ma taille, l’eau chaude par-dessus nos têtes, les corps plaqués l’un à l’autre, et le brouillard, aimer. Nous avons cette force.

 

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