Le Kremlin-Bicêtre


Le soleil éclaire les bâtiments anonymes, trop hauts pour savoir qui y vit. La serveuse s’active, le laveur de vitres aussi. Les gens sont souriants, les accents chantants. Un homme est accoudé au comptoir. Les lunettes de soleil dans les cheveux, l’allure urbaine, métissée, étudiée mais pas trop, les souliers usés, faille.

Ici les fenêtres sont petites, les rues en travaux, les cafés se commandent longs comme les sexes des hommes. Celui que j’attends va arriver.

Ici les dames ont les cheveux blonds ou noirs, ou gris, ou rouges. On écoute le rugby à la radio, le pays de Galle a marqué, les cris fusent. Un camion déménage une banque. C’est normal, nous vivons une époque où les banques déménagent souvent. L’homme debout au comptoir lit le journal. Je remarque qu’il a des lunettes de soleil dans les cheveux, mais des lunettes correctrices sur le nez. J’ai envie de l’embrasser. Les portes s’ouvrent partout, les cafés ont des vitrines comme nos bordels, ne manquent que les néons bleus. Celui que j’attends va arriver, et je vais lui sourire.

Le bel homme au comptoir a payé son café, replié le journal, est parti. L’idée n’aura persisté qu’un instant, trop tard. Il n’était pas si beau, c’est moi qui suis sensible. Un autre est entré. Autre style. Baskets, gilet rouge, musique dans les oreilles, pas un mot pour la jolie serveuse, pas un sourire. Et mon corps ne parle pas. Au contraire je fuis le regard, resserre les jambes, qui d’instinct s’étaient entr’ouvertes… Celui que j’attends va arriver, il se promènera dans mes yeux, il sera surpris.

Je regarde passer les gens. Ils m’émeuvent. Les peaux aussi sont de toutes les couleurs, les habits noirs. Au feu, un homme quémande. Quelqu’un lui a offert un sandwich. Les chariots à commission des vieilles dames font un vacarme épouvantable sur les trottoirs en travaux. Cette atmosphère m’est familière. Comme si ailleurs ou autrefois, j’avais déjà exploré l’endroit. Celui que j’attends va arriver, nous parlerons un peu. Ou pas du tout.

Les écoles s’appellent des groupes scolaires. Les hommes en costumes ou en jeans parlent dans les téléphones mais ne disent pas bonjour. Il y a du bruit partout. C’est en bas, les toilettes, madame. Les commentaires. Le rire. La France a gagné. Ma peau s’éveille, les joies du soleil, le temps suspendu, ici je ne suis personne, je peux être tout le monde. Celui que j’attends va arriver, nous parlerons des hommes gris, je lui sourirai aussi.

Au milieu de nulle part, banlieue, hors murs, il s’assied face à moi, autour d’une petite table de bois. Longuement, je le regarde : un inconnu, qui ne connait de moi que mes mots émus. Il penche la tête, avec dans les yeux la peau blanche de mes seins, et la sagesse d’en sourire joliment. Le désir prend parfois des chemins inattendus. Sous la table, mes cuisses frémissent à ses doigts respectables. 


Mais il ne ne s’appelle pas Nicolas.

7 Comments

  • C'est délicieux ces moments que nous offre la vie de pouvoir faire un pas de côté pour ne plus être que observateur. Tu fais ça très bien, couleurs d'automne comprises ! :-))

  • Merci Monsieur Poireau. Vous avez-vu, comme j&#39;ai été sage !?!?! <br /><br />Cela dit, l&#39;expérience était intéressante, l&#39;écriture en direct… Cet endroit est pour moi la parfaite incarnation du bar à la française, un modèle du genre.<br /><br />Et la serveuse est vraiment très jolie.

  • Nora : oui, c&#39;est un vrai beau bistrot !<br />Pour la serveuse, il va falloir que Nicolas me dise si c&#39;est la même qu&#39;en soirée. Si oui, je confirme, elle peut servir !<br />;-))

  • Belle description ! <br /><br />N.B. : Ca fait des années que je te croise chez Poireau et je ne savais pas que tu avais un blog !

  • Nicolas : alors, tu vois quand le pseudo est cliquable comme ici, c&#39;est que la personne a un profil enregistré et donc dans la très grande majorité des cas un blog associé ! 😛

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