Quitter le monde

Chaque voyage dans la ville d’autrefois me laisse cette douloureuse nostalgie, le souvenir d’un temps où ma parole était libre et impliquée, où je pensais le monde, avec quelques autres, le lundi soir. J’avais l’illusion de pouvoir dénoncer les absurdités, et que quelqu’un entendrait. Je croyais sincèrement que nos réflexions étaient le ferment d’une pensée politique nouvelle, éthique et citoyenne. Riez, riez… J’ai eu cette jeunesse enflammée, qui maudit les dérives et les politiciens corrompus, et vote après avoir soigneusement lu et comparé les programmes de tous les partis. Est-ce pour cela que ces dernières semaines, je ressens aussi violemment les profondes crises que nous traversons ? Ou parce que mes choix de vies font qu’aujourd’hui, je ne prends plus part aux débats, et ne suis d’aucun parti ? Hier, dans les rues de Seraing, je redécouvrais le paysage. Autrefois je trouvais étonnant, une entreprise qui dessine si fort une ville, les hautes cheminées, les hauts fourneaux, et maintenant l’abandon… L’incroyable pont, qui enjambait la Meuse en d’étonnantes pentes, m’entraînant des maisons de rangées vers des paysages plus friqués, de grosses maisons, piscines, pelouses avec jardinier… Ce contraste déjà, entre qui travaille et qui rentier, entre qui patiente pour s’acheter un vélo, et qui reçoit tout sans même argumenter.

Mais cela m’éloigne…

La nostalgie d’hier, dans le soleil du printemps renaissant, avec ce quelque chose d’abrupt, de violent. L’arbre sans feuille mais qui verdit, colonisé par la mousse, et l’autoroute qui éblouit. Etait-ce le souvenir diffus de la même route, vingt ans auparavant, le corps encore adolescent et l’espoir déjà mort ? Est-ce le souvenir de ces routes incessantes, le vendredi venu, par luxure ou sens de la famille, entre ici et là-bas ? Etait-ce simplement la mesure du temps ? Nous avions le vent doux, et l’âme vagabonde. Je serrais la main de mon compagnon de route, quand le ciel ressemblait au ventre d’une femme en couches. Maternité, neutralité, réserve,… les vampires de mon âme. Il est temps, comme un long chemin vers soi, de redevenir celle qui vit, plutôt que celle qui voit. Prendre ta main sur l’autoroute, la glisser entre mes cuisses. Te souviens-tu, l’ivresse ? Le monde ne se soucie pas de nous, nous pouvons tout. Silencieux, discrets, nous sommes libres, les invisibles qu’on ne remarque pas. Les heures rétrécissent, et nos rêves s’affinent. Plutôt que de nous trouer l’estomac, prenons la route, le bateau, l’avion et quittons ce monde-là. Explorons les ailleurs, sans plus souci d’aucune loi.

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