Schubert

Les verres tintent, liquide coloré, quelques banalités. Le bar accueillant, l’endroit imposant. La foule s’amasse, les robes bruissent, les fauteuils grincent, les décolletés pigeonnent. Parfois, il y a la vague dans les reins. Le voyage qui appelle. La vie. Nous vivrons une musique, peut-être juste quelques notes, un rayon de soleil qui s’attarde au creux du cou, le ciel enflammé…

Un homme accroche mes yeux. Il aguiche, gentiment, la ligne forte d’une épaule ou la toile tendue par une cuisse au dessin parfait.

Un sourire, un mot. Vous. Vous.

Je ne m’y attendais pas.

Il y a toujours cette grande appréhension, avant les premières notes du piano : vais-je reconnaître cette musique, mes doigts se souviendront-ils du chemin ? La nuit sera-t-elle dessin, ou simple esquisse ? A cet homme qui bientôt percutera les touches comme autrefois ma peau, que pourrais-je raconter si ce n’est quelque conte inventé, entre souvenir et fantaisie ? Est-ce là celui qui m’a émue au rêve ? Ou une pâle copie guidée par mon envie ?

Oh, vous. Comme vous étiez beau.

Rejoindre ma place, entre soie d’émeraude à ma gauche, et smoking satin à ma droite.

Il y a les murmures, de plus en plus ténus.

Et vous, puis les applaudissements.

Votre pantalon au pli marqué, que vous remontez un instant avant de prendre place sur le banc. Vous baissez la tête, je vois votre torse se bomber. Le même geste, exactement, quand vous plongiez entre mes cuisses à nuit venue.

Le silence, presque, et l’homme à la baguette. Le maintien parfait, la colonne en relief sous la queue de pie, sa maigreur donne à ses mains des allures d’araignées folles, arabesques effrayantes des insectes passionnés, et pique le violon, et mord la traversière, si douce et pourtant. Quand les araignées du Chef guide son souffle, elle a la fierté des amazones.

Vos mains dansent sur les ivoires, et raconte la musique que vous fredonniez à ma peau. Ces égarements mineurs sur ma cuisses, et je retrace votre mélodie sur mon cou. Fragilité de la note suspendue un instant, et je perds souffle, J’attends la suite de l’histoire. Il n’y a plus de robes chamarrées, il n’y a plus de smoking, de clarinette ou d’araignées. Il y a votre doigt sur un mi, quand votre bouche a goûté mon sexe. Il y a ce la aigu, quand j’ai accueilli votre langue d’un soupir heureux. Et la foule s’émeut de votre talent au clavier, et je me pâme de votre rythme caressant, de vos doigts longs et fins qui me jouaient un impromptu Schubert au creux du ventre.

La mémoire, cette friponne, me rend double plaisir, de l’instant vécu et de son souvenir. Aux envolées délicates succèdent mes râles impatients. A vos caresses sur l’ivoire et le dièse, mes seins sont presque douloureux. A quelques mètres de vous, parée du tulle et de la soie que vous m’aviez choisis, cette soie presque inconfortable de volupté sur mes tétons énervés, à quelques mètres je vous attends, me réjouissant du prochain concert que vous donnerez à mes reins. Je vous sais hésitant entre fougueux Wagner et délicat Chopin.

2 Comments

  • C’est gai, au réveil, de lire des émois pareils… Merci, madame.

    • Et je ne vous dis pas l’émoi de les écrire à nuit tombante…

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