Urbaine


Le vent court sur les quais, décoiffe une jeune fille qui a pourtant passé des heures dans la salle de bain, à dompter cette mèche rebelle pour que celui qu’elle aime en secret ne remarque ni ses failles ni ses défaut.

Les voitures volent au dessus des flaques, et parfois retombent, éclaboussant le caniche frisé de Madame Dupont, lequel a depuis longtemps perdu sa teinte abricotée au profit d’un gris sale sans noblesse.

La nuit arrive doucement, d’abord par étincelles, fulgurances d’ailleurs. Elle est annoncée enfin, par des lampadaires aux lumières trop crues, qui dessinent des rivières jaunes dans le paysage.

Ma ville devient bleue.

Le piano dans mes oreilles danse encore un peu, mes hanches frôlent les gens pressés, le jeune homme et son bouquet de fleurs, beau mais un peu triste, la mère et ses petits, quelques courses au bras. Monsieur Werner, l’habitué vin blanc de mon bar à café. Un sourire.

Le musée va fermer ses portes, bientôt les derniers curieux envahiront les trottoirs, les yeux chargés encore des couleurs de la vie d’eau, face au fleuve noir. La vie est compliquée, parfois.

Le monde passe, je m’arrête. Je m’enivre des humains qui passent, me bousculent, ne me voient pas. 
Ma robe longue aux chevilles caresse mes mollets, ils courent. 
Immobile, je saisis l’étoffe du bout des doigts. 
Déjà, mes bottes de cuir se dévoilent, ancrées aux pavés de pierre bleue. Ils courent toujours.  
L’air frais s’engouffre entre mes genoux, légèrement écartés. 
Les enfants sont partis, les vieux aussi. La rue se vide, les bateaux ont jeté l’amarre, le trafic s’apaise. 

Le ciel est noir maintenant. Je n’ai pas bougé. Au loin, je distingue à peine un reflet dans l’objectif, je devine l’homme derrière le boitier. L’ourlet de ma robe est à mi-cuisse, ma peau fait une tache claire dans le paysage de pierre et goudron. Le vent joue avec mon sexe.

Madame Dupont est au chaud, et regarde le journal qui annonce un nouveau gouvernement. Monsieur Werner finit son verre au comptoir, et rentrera s’il le peut. La mère donne le bain à ses petits, ou peut-être jouent-ils encore un peu, volant quelques minutes douces aux cauchemars.

Le jeune homme assis sur le banc, ses fleurs à la main, me regarde, l’œil brillant.

La robe par-dessus tête, je savoure le vent entre mes lèvres, je déguste la pluie, le sexe plein de mes doigts glacés, le cul offert au tout-venant.

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