F(r)iction #3

Oooooh. Le premier contact entre ce sexe et le mien provoqua un de ces gémissements typiques, de ceux qui font rire quand on a onze ans, et qui excite quand on en a trente. A quarante ans, ce oooh était l’expression de quelque chose de terriblement émouvant, entre la surprise admirative et le plaisir assumé. Ooooh.

Je ne savais rien de lui. Ni son nom, ni son histoire, son job, sa musique préférée. Juste ses mensuration : 13-18-15. Assez long, assez large. C’était ma taille préférée.

Pendant le grand confinement, j’avais fondu. Plus de vie sociale, plus d’amis avec qui goûter des bières et des pizzas, plus de cuisine obligatoire pour mon clan le soir… J’étais assez contente du résultat. Je me plaisais. Et cela suffisait à me donner cette audace joyeuse qui embellit le sexe.

J’habitais désormais dans un SafeOmee full options : plain pied, douche italienne multijets, unité d’épuration d’air individuelle, écran connecté dans chaque pièce, contrôle domotique modulable, et, évidemment, accès à toute heure à un potager bio et une station de recyclage partagée.

J’avais bossé dur pour en arriver là. Après la crise, ma prime d’heures supplémentaires m’avait permis de mettre un acompte sur une de ces merveilles, un tout nouveau modèle de logement sécurisé. Mon statut médical particulier me plaçait tout en haut de la liste des prioritaires. Pour une fois que ma satanée maladie avait des avantages, j’en profitais !

J’avais un étonnant syndrome qui faisait que mon système immunitaire était actif en continu. Je développais des granules anti-virus depuis le premier jour de la grande épidémie. Lors du GTS, le Grand Test Sérologique qui avait marqué la fin du déconfinement, nous étions peu nombreux à avoir ces résultats : Golden, négatif immunisé absolu. Je ne craignais rien, même pas une mutation. Comme d’autres, j’ai décidé de donner mon plasma, pour soigner les malades… Un petit geste, tous les 15 jours, qui sauvait pas mal de vie depuis le GTS. Et cette obligation : vivre seule, sous cloche, en Safeomee, sans contact physique. C’était violent, frustrant. Au début, j’ai reçu un robot sexuel, rechargeable à volonté. Le jour où mes résultats génétiques ont confirmé mon statut de Golden, j’ai eu droit au NEG, 2 fois par mois.

Le NEG, c’est le centre de loisirs sexuels, réservé aux Golden et aux personnes immunisées depuis six mois. Le Golden pouvait choisir les partenaires de son choix, maximum trois à la fois, dont un seul immunisé. Les immunisés ne pouvaient choisir que des immunisés, et seulement un à la fois. C’est un peu cruel, c’est vrai, et totalement inégalitaire… Comme le reste du monde.

Sur mon gsm, je choisis dans le catalogue du NEG la ou les personnes avec qui je veux passer ma séance de sexe. Je n’ai pas beaucoup d’info : la photo de son visage et celle de son sexe, sa taille, et ses mensurations sexuelles. Pour les femmes, seins, taille hanche ; pour les hommes : taille au repos, longueur en érection, circonférence.

Je choisis toujours mes partenaires de NEG de la même façon. Je les aime plus grands que moi, raisonnablement musclés, pas trop maigres, l’oeil vif et le poil modéré. Je me fous de la longueur en général, et de la taille au repos. Les XS me perturbent toujours un peu, on dirait des enfants. Parfois, c’est chouette, pour la sodomie par exemple. Je refuse les hommes qui utilisent des prothèses, mais je suis tolérante sur la circonférence. Pour les femmes, par contre, mes goûts sont très précis : du naturel, et c’est tout.

En fait, soyons honnêtes, ce nouveau système me convient plutôt bien. Quand la loi sur la régulation du coït avait été votée par les parlementaires, quelques mois après la loi sur le revenge porn, nombreux sont ceux qui ont protesté, hurlant à la dérive totalitaire : toucher à la liberté de chacun d’avoir des relations sexuelles avec qui et quand il le voulait, c’était un scandale… Et le mariage, les amis, on en parle ? A l’époque, un livre a réconcilié tout le monde : “Osez le polyamour”, d’Eve de Candaulie. Une chouette lecture, qui ouvrait des portes avec intelligence. Ceux qui étaient heureux à deux le sont restés. Ceux qui ne l’étaient pas  ont été autorisés à explorer d’autres approches relationnelles, peu importe leur état civil.

Dans la foulée, le gouvernement, dirigé par un jeune politicien du Parti des Justes, a autorisé la construction des NEG et des POS, pour que chacun garde sa liberté de choix, peu importe ses valeurs. Évidemment, les accès très réglementés à ces infrastructures ont changé la donne en matière de séduction, mais bizarrement, seuls les restaurateurs ont protesté. Eux qui en avaient bavé pendant la crise redoutaient que l’étape “Restaurant” préliminaire de l’étape “Sexe” ne disparaisse. C’est le contraire qui s’est passé : vu que les logements, comme mon SafeOmee, étaient vraiment très petits, les amis et les familles ont repris goût à la gastronomie. Pas de vaisselle, et de bons petits plats, il faudrait être fou pour s’en priver !

Les soirs de NEG, j’ai un rituel. Je vais manger léger, dans un des merveilleux bistrots apparus après la crise : plus petits, plus intimes… On y choisit sa musique comme son vin et son plat, on commande par écran, on est livré sous vide, directement à table. Sans contact, sans risque.

Ensuite, direction le NEG en voiture sans chauffeur, avec une heure d’avance, pour suivre le protocole d’hygiène pré-coïtale. Comme tous les vendredis : séance de deux heures, options orgasmes multiples et variés. J’ai donc pris le bain réglementaire aux huiles essentielles assainissantes, et subi les trois lavements ordinaires : bouche, sexe, anus. Ensuite, enduisage localisé de lubrifiants longue durée et antiviraux puis pulvérisation de lotion prophylactique des cheveux aux orteils. Ce petit jet à pression maîtrisée est presque excitant. Au NEG, on ne prend aucun risque : une fois le protocole terminé, j’étais non seulement d’une propreté irréprochable, mais aussi protégée de partout. Le meilleur moyen de se détendre totalement, à en croire les vidéos informatives du Comité Sexualité de Masse.

J’ai à peine patienté deux minutes de plus pour qu’il me rejoigne dans la cellule propre, chauffée à 26 degré, lumière blanc or, buée sur les miroirs. Le mobilier était en plastique recyclé moulé, d’une texture plutôt agréable : lisse, très délicatement veloutée, souple et solide à la fois. C’est avec ça qu’on fabrique les pseudo-pénis des robots sexuels. Il y avait un banc classique, une chaise inclinée, un perchoir… Je savais que j’essayerais tout le mobilier au cours des deux prochaines heures. Partout, des stocks de digue en caoutchouc, de préservatifs, de gants : ils étaient obligatoires pour toute pénétration, et chacun avait appris à les utiliser avec naturel et aisance lors des cours de prophylaxie appliquée.

Quand il est entré, j’étais à califourchon sur le perchoir. Mes cuisses épousaient le contour du siège, à plus d’un mètre du sol, ce qui plaçait mon cul dans l’axe parfait de ses mains. Il s’agenouilla pour y poser la bouche. Le miroir face à moi indiquait clairement que son sexe réagissait aussi bien que sa langue me fouillait.

Il m’attrapa par la taille, pour me ramener sur la terre ferme. Je découvrais pour la première fois son visage, plus avenant que sur le catalogue numérique. Un peu de mon lait brillait sur ses lèvres, il avait les yeux gris et le sexe droit. Assez large. Assez long. Parfait.

Ooooh. C’est tout ce que j’ai dit quand il s’est approché, si près que son sexe touchait mon ventre. Oooooh. C’était doux. Un peu gluant. Excitant. Silencieux.

Il m’a embrassée des pieds à la tête. Il a commencé par mes orteils , de petits baisers rapides, puis ooooh. Ce fut le premier ooooh : il a passé sa langue puis son doigt entre mes orteils. Bon sang, je n’oublierai jamais ce geste. Je riais, je croyais qu’il jouait… Et puis ce plaisir par surprise ! C’était jouissif. Je n’aurais jamais laissé un de mes amants d’avant faire cela. Ce centre de loisirs sexuels était vraiment la meilleure chose que le gouvernement avait créée après la crise.

Sa bouche qui remontait le long de mes cuisses était pur délice. Aux hanches,  il m’a retournée sur le banc. Sa langue pointue visait très précisément mon plaisir, et ooooh encore, et mon souffle trop court, presque haletant, et la main qui se glisse et harponne mon sexe tandis que ses lèvres continue résolument leur chemin. Quand ses baisers ont atteint mon cou, il a enjambé le banc, m’offrant au plus près son 13-18-15, lisse, veiné, légèrement plus sombre que son corps. Je l’ai frôlé de la joue, mes cheveux caressant le bas de son ventre, cette zone oubliée derrière le sexe et ses cuisses. Quand ma langue a goûté la tête violacée, j’ai enfin entendu sa voix. C’était plutôt un grognement, qui s’est transformé en râle lorsque j’ai glissé un doigt ganté entre ses fesses. Le bougre savait onduler des hanches, et tenir le rythme des coups de rein.

Cette première dégustation de son marbre chaud était prometteuse, et nous avons rejoint la superbe douche à flux fermé, le modèle dernier cri et sa fonction fluid pleasure. Quelle que soit notre position, des jets très précis visaient nos tétons, mon clitoris, son périnée, et cette zone terriblement érogène au creux de mon dos. Ses mains poignaient dans mes seins avec force, pétrissant la chair, griffant, pinçant. Il a mordu ma nuque, s’est plaqué contre mon dos et a glissé son sexe entre mes fesses. Voyant qu’il hésitait, j’ai délibérément creusé les reins, guidant sa queue vers mon ventre, et j’ai plaqué ses doigts à l’entrée de mon cul, vers des émois certains. Les cuisses entrouvertes, j’exposais mon clitoris aux jets de la douche, tandis qu’il m’explorait, pilon délicat, jouant des cadences lentes, se cabrant de plus belle, jusqu’à perdre le contrôle, dans un rugissement foutrement excitant.

Le plaisir qui irradiait dans mon ventre avait la saveur des nuits sans sommeil, des heures de foutre d’autrefois, violentes, salées, jouissives. J’ai eu ce flash du soleil sur ma peau au temps d’avant, et des reins émus quand les humains s’embrassaient. J’ai eu dans le cou les frissons des baisers volés, et la sensation du sein brûlé par un regard indiscret. Quand il m’a allongée sur le sol, j’ai presque retrouvé le sable sous ma peau. Quand ses doigts sont entrés dans mon sexe, j’ai senti la palpitation du ventre, celle qui s’annonce comme la vague, se concentre dans les os, explose dans le sexe, comme une ivresse. Il n’y avait plus de oooooh, plus de murs blancs, plus d’hygiénistes et de digue prophylactiques. Il y avait le cri du plaisir, c’est rien, c’est tout.

Il est resté en moi longtemps, jusqu’à ce que son sexe redevienne flasque, et glisse hors du mien. Alors il s’est allongé, à côté de moi, sur le sol, a tourné la tête, m’a regardée, a souri. C’était doux, cet humain inconnu.

Nous avons pris la douche obligatoire, au savon blanc, se frottant l’un l’autre pour enlever les dernières traces de fluides et de peau sous nos ongles, dans nos bouches, nos sexes, nos culs. Aucun de nous n’a enfreint la règle du vendredi : pas un mot, pas une parole n’avait été échangée.

Je suis sortie la première. J’ai suivi tout le protocole post-coïtal dans un état second. Les hormones du plaisir ont de ces effets, parfois… J’ai enfilé mon pantalon de papier bio, et un des derniers tshirts en coton que j’avais pu sauver après le confinement, ma salopette de Golden, mon masque brodé d’un grand sourire. J’ai tressé mes cheveux, enfilé une toque et des gants pour quitter le NEG. Comme il me faudrait attendre deux semaines avant du sexe, j’ai acheté quelques sex-toys jetables pour les longues soirées solitaires.

J’avais envie de marcher pour rentrer au SafeOmee. Peut-être aurais-je la chance de trouver du pain frais de boulanger. Je n’en pouvais plus des ersatz de pain citoyen, c’était vraiment trop mauvais. En repartant, le long de la rivière, je l’ai vu, quelques mètres devant moi. Je n’étais pas sûre, l’uniforme de protection rendait tout le monde informe à l’identique, mais sa silhouette m’était familière. Son masque, bleu chirurgien, portait le logo de la fédération olympique. Sa salopette dernier cri, made in Belgium, était évidemment floquée avec ses official control data : son nom, son âge, son statut sérologique, sa profession. Mon amant du soir était donc un sportif. Mon premier sportif. Pas mal.

 

 

Namur, Belgique. Le coronavirus a fait 5345 morts  à ce jour. Nous sommes confinés depuis le 17 mars, au moins jusqu’au 3 mai. Je n’ai pas vu ceux que j’aime depuis plus d’un mois. J’espère toujours que nous pourrons nous retrouver un jour, et à nouveau nous toucher. Nous embrasser. Nous prendre dans les bras. Et baiser. Prenez soin de vous et des autres.