F(r)iction S02-E06

La lumière est crue, l’automne grise. A travers les rideaux, le froid suinte, comme les odeurs de pluie  grasse, sombre, chargée. Entre mes mains, une tasse de café noir. Sur mes épaules un gilet de laine, dont les coutures me grattent les côtes. Je n’ai jamais supporté les vêtements. Dans mon dos, le sexe fatigué d’un homme silencieux.

Je ne bouge pas. Je ne parle pas. A peine mes seins frémissent-ils légèrement au rythme de mon souffle. C’est moi, cette peau pâle que le froid rend légèrement granuleuse. C’est moi encore, ce mamelon d’un beige rosé, doux comme soie, qui se ride sous le doigt.

Avec une infinie douceur, l’homme enlace ma taille et vient poser sa main sur mon sein gauche, sous la laine. La chaleur de ses doigts est un mot d’amour, son bras un garde-fou.

Il dégage mon cou, retient les cheveux emmêlés dans son poing, dépose un baiser sur l’échine. 

Dehors, le silence n’en finit pas. Le monde entier est plongé dans l’ouate depuis si longtemps, trop longtemps… Sa bouche sur mes vertèbres me fait baisser la tête. Un éclat dans les reins, bref, intense, comme une urgence. Contre mes fesses, le sexe se réchauffe. Je connais son rythme, le premier sursaut de l’envie, la peau qui se tend, lisse la couronne de fronces, dessine le gland. 

Au loin, la fumée grise dessine des volutes, comme chaque dimanche. Les corps des anciens, toxiques ou pas, alimentent le grand feu commun. Je préfère ma laine, qui gratte et rougit mes flancs à ce chauffage-là. La sirène des mille dépouilles a sonné vers onze heures. Le silence n’en finit pas. 

Un frisson. Il bouge les hanches, emboîte son chibre entre mes fesses, cherche le contact. La peau fine fait place au rose foncé, humide, émouvant. Je bascule mon bassin contre le sien, parfaitement lucide sur la cruauté du geste. Nos sexes se touchent presque, et ces quelques millimètres sont un fossé impitoyable. Du bout des doigts, je recueille entre mes cuisses une goutte de sel, mélange de mon lait et de son sperme cristallin, qui ne porte plus aucune trace de vie. 

Son souffle à mon oreille se teinte d’impatience, léger râle inarticulé, où je devine mille injures empressées. Sans hâte, je savoure mon café. 

Une ambulance passe dans la rue. Seule la lumière rouge signale sa présence. Surtout, ne pas affoler le dimanche. Nous ne sommes plus nombreux, qui se soucie encore des larmes versées ? On ne s’émeut que des naissances, et il n’y en a plus. On a essayé, ça oui, longtemps, avec méthode et planning, avec ardeur et volonté. Nous avons guéri de la grande maladie, mais depuis lors, les ventres des femmes restent désespérément plats. Les humains ont vieilli, le dernier-né de notre continent a 30 ans aujourd’hui.

Les premiers mois de sperme clair, nous avons savouré la joie, jouir sans entrave aucune, ni masque ni capote. La fornication était la loi, peu importe le sexe, le statut, le lien. J’ai goûté cette abondance avec délectation, après des années de confinement permanent. Au bout d’un certain temps, selon que le désir soit fébrile ou serein, on a quand même épuisé le sujet. Parfois, un corps inédit, un esprit exaltant relançaient mon désir, pour quelques semaines, voire quelques mois. Mais les schémas répétitifs, les habitudes, les petites déceptions, les inattentions me lassent plus que de raison.

Après quelques années, peu importe les innovations technologiques, les aides chimiques ou l’imagination, le monde était rassasié.  J’ai conclu rapidement un contrat d’amants pour occuper mes dimanches. Je reçois l’homme de mon choix, pour au moins 5 séances. Si nous sommes satisfaits, on se garde. Sinon, on change, tout simplement. Sans les larmes et les drames d’autrefois… Cela n’a plus cours aujourd’hui. Dans un pays où 1500 personnes meurent chaque semaine,  ce genre d’enfantillage est plutôt mal vu. Le dimanche, jour de crémation, étant du coup le jour de confinement prophylactique, on baise. Ca aide à ne pas pleurer. 

Sur l’immense canapé de cuir, l’amant bande, et grogne de désir pour la troisième fois aujourd’hui. Les yeux perdus dans le gris, je m’empale tristement sur son superbe gland violet. 

Dehors, la sirène retentit. On a encore brûlé plus de deux mille morts aujourd’hui. 

 

 

 

 


Dimanche 22 novembre.
En Belgique, on dénombre encore 4165 nouveaux cas de coronavirus par jour, sur une population de 11 millions d’habitants, alors qu’on ne teste que les personnes symptomatiques. Les tests à plus large échelle reprendront demain.
On dénombre aujourd’hui 556 904 cas et 15 522 décès.
Les magasins “non essentiels” sont fermés depuis le 2 novembre 2020. Une jeune entrepreneuse s’est suicidée, à bout de ressources.
Les soignants sont épuisés.
Je n’ai jamais imaginé vivre une telle guerre.

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