L’homme au dragon

Il est. 

Allongé. 

Nu. 

Pâle. 

La main sur le sexe large.  

Il est de ces hommes rares qui réveillent la bête. Lui… Quand bien même tu voudrais l’aimer, tu ne penses qu’à baiser. 

A peau nue, peu importe l’uniforme : il se raconte. Les silences murmurent tant, et sa politesse d’homme droit…  A sa façon de frissonner au souffle sur sa peau, de chercher refuge sous le coton, pour ne pas tout donner, tu sais que l’émoi sera grand et le ventre jamais rassasié. 

L’homme a un étonnant tatouage entre les omoplates, un monstre intérieur que tu ne verras pas, un dragon sacré  qui n’apparaît qu’à la nuit tombée et le protège de sa trop grande lucidité. 

Il a la force de l’aimant contraire. Tu n’approcheras pas trop près si tu n’es pas prête à y laisser un bout de toi, ta chair sanguinolante s’abandonnant dans un étonnant combat de soi à soi, miroir imprécis aux saveurs de sel, crachat de feu qui ensorcèle… Vaut-il mieux les remords ou les regrets ? La question me taraudera longtemps, je crois. 

Les yeux grand ouverts, je vole cette peau qui appelle bouche, ces sillons nacrés des reins aux fesses, ces bleus verts violets si familiers, frisson. Pas le petit frisson quand tu t’ébroues gentiment, non. Il m’offre le grand électrique, celui qui provoque jouissance quand tu étires les cuisses, depuis sexe à nuque.

Regarde ici, l’épaule qui appelle morsure. Et là, cette ligne parfaite du cou aux fesses. La vie dessinée. Un instant fragile, il protège encore un peu la chair sombre, la verge qui vit au rythme de ses audaces, se promène dans mon esprit comme une tentation vorace. 

Il me dévisage. Et toute l’eau contenue dans mon corps explose dans mon ventre comme un torrent nettoie l’âme, comme s’il ouvrait mon crâne à coup de pensée pure, comme si son regard sur mon sein brûlait la peau jusqu’au coeur. Et pourtant, je ne saurai pas dire de quelle couleur sont ses yeux. 

J’ai protégé mon regard comme d’une éclipse. Surtout ne pas étaler la faille, la fragilité, sous le soleil de son dard. Il a de ces chairs qui remplissent, il épouse mes courbes sans les contenir et rassasie ma faim de sel, mon urgence à boire, l’essentiel. Mon sein rougeoie déjà.

A mots effleurés, comme si la musique descendait du coeur jusqu’aux reins avant de ressortir du corps, mon sexe se liquéfie. Ca me prend entre les fesses. Et le frisson remonte vers le cerveau. Ventre affamé, peau aride. Chaque tache de son sur son épaule est un désir qui a brûlé, un plaisir qu’il a goûté. 

Sait-il l’ondulation des reins à l’instinct, ou a-t-il appris à plonger dans un corps comme on mènerait croisade de plaisir ? Il ouvre des portes que je pensais verrouillées à double tour. La tentation. La curiosité. L’envie. La gourmandise. 

Tandis qu’il sourit, je raisonne mes mains. Non, vous ne pétrirez pas ce cul. Non, vous ne caresserez pas ce sillon qui mène à la rosace, vous ne lécherez pas cet antre qui l’enivre en de réjouissantes convulsions. Non, vous n’arracherez pas ce drap pour reprendre un peu de cette  force suprême, de cette audacieuse duplicité. Mais quel pouvoir a la raison ? 

J’ai perdu les mots, l’esprit noyé dans cette danse des peaux, ce combat pour le plaisir, à griffes, à morsures, à cheveux que l’on tire d’une main, tandis qu’il conquiert mon cul d’un indécent plaisir. 

L’ambition des hommes se dessine sous la chair, la sienne est des plus nobles, et d’une générosité hors pair. Tu lui confierais tes seins, tes doutes, les clefs de ta maison et l’univers entier, et sans doute tu aurais raison. Atlas infatiguable, il portera le monde après avoir volé toutes les pommes du verger.  Il goûte l’audace et le courage, le savoir et la chair, la raison et la pulsion. Tu dévores son épaule et tu lui donnes tes reins. Tu t’écorches à ses joues et tu t’émeus de la douceur de son dos. Tu le chevauches en fière amazone et tu goûtes son corps écrasant le tien. Tu es le ventre qui accueille et la main qui pénètre. Parce qu’il refuse de choisir, il ne renonce à rien.  

Un instant, il baissera la garde. Tu liras l’immense solitude de ceux qui ne sont jamais aussi libres qu’ils le rêvent. L’insoutenable mélancolie de ne jamais apaiser, de ne pouvoir tout concilier. Il nous faut toujours renoncer un petit peu, cette infime part qui nous éloigne de l’idéal. 

Il a mangé mes mots et ma conscience. Il reste cette sensation sous la peau, le désir comme une déflagration, tout se joue sur le fil de l’émotion.  Ma main raconte cet homme-là comme on tente de se guérir d’une trop grande brûlure, en rusant des mots. La fièvre est entrée profondément dans les organes. C’est le risque quand tu te frottes au feu du mythe.

Plus tard, bien plus tard, il a repris son sourire poli. Il a enfilé sa chemise. Son pantalon. Ses chaussures.  Il est redevenu un homme discret. Sous le tissu, pourtant, la trace de mes yeux frémit encore sur sa peau. Dans ses yeux, l’étincelle, toujours.  

 

 


La musique qui va avec les mots

Coltrane, A Love Supreme

Asaf Avidan, Love it or Leave it 

 

 

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