Plurielle

Il n’est de notre vie comme de notre sexe, que cette fracassante rencontre entre ce que nous pouvons et ce que nous voulons. Longtemps, je n’ai pas su choisir, sans assumer que je voulais tout. 

A corps nu, je ne suis que moi, sauvage, pas sage. Je partage mes heures, mes mots, mon sexe, mais pas mon sommeil. Je me prête, je me donne, je me partage si je veux.  Nos routes se croisent, un instant ou une vie, nous avançons côte à côte, parfois sexe à sexe… J’ai respecté les uns, les autres, les silences et le manque. Jamais l’amour ou le désir ne justifient de s’aliéner. Ne faire aucun mal n’est pas suffisant pour mon bonheur.

Je refuse de m’enfermer dans un choix, je fais dans la vie ce qu’on rêve de faire au restaurant : goûter à tous les plats, sans gêne, sans réserve. 

Et je choisis de manger à ma faim, de mordre la chair, de saliver d’envie, de goûter le sel sur mes lèvres après la jouissance. 

Je choisis d’être plurielle. Je suis femelle, j’ai faim de sexe et je veux jouir.

C’est ce que j’avais écrit à cette femme, qui me demandait ce que j’attendais de ma vie – y compris sexuelle. La trentaine m’avait donné cette clairvoyance sur mon désir, la quarantaine me donnait l’audace nécessaire pour l’assumer.

Elle m’avait répondu : “Je veux te regarder jouir de chacune de ces envies.

Ces mots explicites, exprimés si délicatement, me brûlaient les reins. Et pourquoi pas ? J’avais finalement réservé dans une hôtel luxueux, hésitant chaque jour entre tout annuler et franchir le pas.

Le scénario était à peu près écrit. Une suite élégante, une salle de bain de rêve. Une table de bois, un fauteuil. Un amant. Elle. Moi.

Dans la salle de bain, j’ai touché la pierre des murs, j’ai savouré l’eau tiède, le savon qui glisse sur la peau. Entre mes cuisses le pommeau éveille chaque terminaison nerveuse, chaque potentiel frisson.

Dans la chambre à côté, l’amant se prépare. J’entends le bruit du tissu qui frôle sa peau, la ceinture qui cogne le sol, ses bras qui s’étirent, et le poids de sa carcasse qui fait grincer la table, ses cheveux sur le bois, et enfin ce soupir léger, très léger, du corps qui s’abandonne. Ce premier soupir est presque émouvant, comme un rituel ou une invitation, le signal pour mon corps que le moment est venu.

Entre mes mains, l’huile se réchauffe doucement. Ni parfum, ni fantaisie, juste cette aisance confortable de la main qui glisse sur la peau, les seins, les reins, le rebond de la fesse. Je m’en imprègne jusqu’au bout des orteils, jouant du scintillement léger qui accroche l’oeil, qui invite la bouche.

J’aime les rendez-vous avec cet homme. Planifiés des mois à l’avance, peu importe ce que la vie nous prend ou nous donne. Il est de ceux avec qui j’explore, sans souffrir de ce que je ne donnerai pas. Un instant partagé, sans engagement autre qu’être pleinement là, physiquement et émotionnellement, l’abandon des armures sociales, la connivence, deux heures de sexe libre. Du luxe essentiel. Et le plaisir généreux.

J’ai choisi avec soin ce qui me pare. Un négligé léger, d’une blancheur indécente, qui dévoile sans dénuder, offre un peu de peau, la courbe d’un sein, la volupté des reins. Le bruissement du coton le long de mes cuisses susurre des promesses de plaisir à mon sexe nu. Lorsque je passe la porte, quittant la pierre noire de la salle de bain vers la chambre spacieuse, tout est en place.

Allongé sur le dos, au centre de l’immense table de bois, l’homme est nu, les yeux clos, un sourire léger. Son ventre se soulève légèrement à chaque inspiration, maîtrise et lenteur. Il y a du sourire sur ses paupières.

A un mètre de nous, dans un immense fauteuil paré de soieries légères, elle me regarde intensément. Je reconnais ses traits, esquissés lors de nos discussions irréelles. Elle est belle. Ses seins sont presque absents et ses hanches droites. Elle est visiblement nerveuse, comme inquiète ou impatiente. Ses poings sont fermés, et son doigt joue avec le bois de l’accoudoir, comme pour se rassurer. Elle est assise genoux serrés, le corps à peine couvert du même kimono de coton blanc. Elle a une orchidée tatouée sous le nombril, là où le ventre s’arrondit légèrement avant de plonger vers le pubis. A sa gauche, sur un tabouret de cuir, une théière fumante distille des parfums de lotus et de jasmin.

Je m’approche silencieusement, le léger frôlement de mon pied sur le parquet révèle ma présence. Je me place derrière la tête de mon amant, lui offrant une contre-plongée troublante vers mes seins. Un léger mouvement de son bassin me rappelle combien il aime leur douceur et la courbe qui épouse la main. Face à moi,  à un mètre à peine, notre invitée patiente, cuisses croisées, tasse brûlante.

D’abord je masse son visage, ses épaules et son crâne. Voir lentement le corps se détendre, s’affaisser dans le bois, laissant tomber toute défense, est toujours une grande joie. Au plus mes doigts dessinent les arabesques des côtés aux tétons, au plus il laisse échapper de délicieux bruits de gorge, comme un émoi qui retrouve son chemin. Au tintement qui résonne au loin, je comprends qu’elle a déposé sa tasse de thé. Le tissu froissé, le soupir, ce petit râle qu’elle fait me confirme qu’elle nous observe avec attention, partageant timidement nos plaisirs .

Je décide de lui faire face, et me  place à hauteur des hanches de mon compagnon du jour. Elle s’adapte elle aussi, calant ses reins contre le dossier de velours, et ses cuisses grand ouvertes sur les accoudoirs. Me voici face à deux sexes, et une furieuse envie de goûter l’un et l’autre me taraude les reins.

Mes seins caressent doucement le ventre de l’amant. L’effet est immédiat : son sexe se dresse, à demi puis franchement, veines gonflées, ombres magnifiques. Lentement, ma main dénude le gland, le pouce posé juste là où naît son frisson. Dans le fauteuil, la belle lèche ses doigts et taquine la chair dorée de son téton droit. Je la regarde encore, hypnotique muse, lorsque ma bouche embrasse la tête rose et salée de mon amant, et je jurerais l’avoir vue mordre sa lèvre, comme je le fais quand le désir me prend.

Dans ma bouche, le sexe palpite. Je glisse ma langue le long du sillon, tandis que la chair tendre de ma joue accompagne le va-et-vient de l’homme. Sa main dans mes cheveux serre, tire et guide, entre fermeté et immense douceur. L’arrondi de mes lèvres bute sur le gland, il gémit avec bonheur. Au loin, le clapotis des doigts révèle un autre plaisir, solitaire. Mon propre sexe est moite, liqueur salace, et mes reins dansent l’indécence. L’urgence d’être prise, remplie, foulée, de sentir les peaux humides se chercher, se trouver, se percuter. J’enjambe l’amant, je vais chercher mon plaisir, le sexe sur son visage, ses mains écartelant mon cul, sa langue me dévorant.

Au cri, je relève la tête, je la découvre accroupie au pied du fauteuil. Elle a presque enfoncé sa main dans son ventre, et dans une transe incontrôlable, son bassin se tord pour trouver le plaisir.

Dans une danse synchrone, épilepsie joyeuse, je creuse les reins et jouis, tandis que la semence jaillit du sexe mâle, foutre salé sur mes doigts, mes seins, mes joues.

Je souris. Il rit. On chuchote, on se dit merci, le souffle court et dans les yeux, encore, l’envie. A mon regard interrogatif, il répond simplement : “Vas-y”.

Elle est allongée sur le sol. Son kimono dénoué dévoile ses cuisses, où perle encore la sueur des soubresauts incontrôlés. Dans sa poche, un papier, une lettre. Je reconnais mon écriture. Au recto, elle a crayonné une estampe délicate, une femme empalée sur trois doigts, en embrassant une autre. Doucement, tandis qu’elle revient à la conscience, je m’allonge derrière ses reins, je lui murmure les mots d’alors, mes lois, comme un mantra à partager.

Je veux l’amour tendre, les mots doux, les sourires à l’aube, les heures douces au coin du feu. Je veux les messages souriants, la bienveillance, le respect, le consentement murmuré.

Et je veux le feu, la passion dévorante, le ventre qui brûle d’urgence, le sourire aux lèvres et les parfums de sexe sur les doigts, les corps impatients et baisons là sur le carrelage, dans la voiture, partout. Je veux les cris, la jouissance bruyante, les coups de reins qui tapent au fond du ventre. 

Je veux tout, et l’absolue liberté. 

Je veux la poésie du jour, le soleil flamboyant, les heures aveugles, sans fenêtre sur le monde. 

Je veux ton ventre qui claque contre le mien, et nos humeurs qui se mélangent.

Son corps ondule depuis un moment quand elle ouvre les yeux, enfin. Je n’ai qu’à baisser la tête pour glisser la langue entre les lèvres dorées de son sexe glabre. Elle goûte la mer. Elle murmure, embrasse ma cuisse, et dit “Oui, oui à tout”. Alors que j’enfonce doucement le pouce dans le velours de son ventre, les doigts tendus entre ses fesses,  j’entends distinctement, derrière moi, une main qui branle un sexe droit.

2 Comments

  • Merci Nora, j’adore, vraiment. Comme toujours. Et cela me manque tant en ce moment.

  • Chère Nora, c’est absolument délicieux. L’effet est immédiat, traversé d’une fougue et d’une sensualité palpitante, joviale, libératrice.

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