Le sang de poule chasse les fantômes

Il y a ces spectacles, ces films, ces soirées, qui te secouent du dedans, réclament des mots, provoquent des réactions, de ces épidermiques hystéries, tu ne sais pas vraiment pourquoi, un peu de toi vient de s’effondrer.

Il faut sortir d’ici. Vite. Sourire un peu, être polie, ne pas partir trop vite pour ne pas donner l’alarme, mais dehors, respirer, la nuit pluvieuse et l’obscurité. Si je fumais, je pense que j’en grillerais deux trois, comme pour me rassurer, ce n’est pas la peur qui me tuera.

Alors je suis allée voir, logique, je prépare un festival sur l’amour et le sexe, je dois voir ça. Sauf que je ne vais pas voir tout ce qui aborde l’érotisme de près ou de loin. Mais il y a de ces instincts, la petite voix qui dit Vazy. On s’en fout que t’aimes pas les gens, que c’est vendredi tu es fatiguée, il y a tant à préparer pour le Love & Sex Festival… Vazy. Alors.

Les dix premières minutes, j’ai pris trois claques. La jeune femme, la medina, la robe blanche, le carré sage. C’est moi, moi autrefois…

Je me souviens de cette photo, prise à Saint-Jean d’Acre par mon amie Nathalie. C’est joli, ce nom, pas vrai ? Ca sent la provence, le soleil, la mer… Tu as tout faux. Saint-Jean d’Acre, c’est une petite ville au nord d’Israël. Avec une église et une mosquée. Et l’appel à la prière, dans ce haut-parleur pourri. J’ai 19 ans, je suis en tournée. Dans deux jours, on va présenter un spectacle à Haïfa, et quelques jours plus tard, à Jérusalem. Cette jeune comédienne sur scène me renvoie à ce moment-là, comme un miroir violent. Le temps a filé, le temps d’une vie.

Mais ce n’est pas le plus important. L’universel porc vient après. Car je suis à peu près sûre que le monologue a fait le même effet à toutes les femmes du public.

Un mot, une question, une peur, un souvenir, la louve, la grand-mère et le petit chaperon, …

Les questions sur le sexe des hommes, les mots que j’aurais pu écrire, l’intrusion du frotteur ou encore la parole indécente, et la culpabilité, la foutue culpabilité, qu’on se transmet de mère en fille.

L’atroce silence et le poids des secrets.

Toutes, je crois, ont frissonné, ont entendu sur scène l’écho de leur histoire, quelle qu’elle soit.

Moi c’était un grand noir, en plein centre de Liège, pendant la foire. Sa main entre mes cuisses, furtivement. Puis plaquée au mur. Sauvée par un passant.

Ma grand-mère, c’était la Gaspard, la conteuse aux désirs coupables, contrainte dans un veuvage prude car ça ne se fait pas de vouloir baiser.

Ma voisine a frémi à d’autres moments que moi, et la main de l’homme qui l’accompagnait serrait la sienne, comme pour la rassurer. A la sortie, les uns saluent la performance. Quelques femmes ont ce regard de louve, et la flamme ravivée.

Je ne sais pas qui a écrit ce texte. Une femme ? Un homme ?  La pièce, c’était Eros Medina, au Théâtre Jardin Passion, cette semaine. L’actrice, Véronique Damoiseaux. C’est complet, pas de chance pour toi. Mais il sera joué bientôt, ailleurs, à Dinant*.

Vas-y.

Il y a l’horreur et le beau, l’instinct et la folie, le tout dans un petit bout de femme à l’état solide.

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J’ai fouillé un moment, pour retrouver la photo au bord de la mer, la blancheur et le soleil. Je n’ai retrouvé qu’une image, un temps suspendu, la légèreté insouciante avant que la vie ne change. C’est moi, là, à gauche, pâle comme la nuit. Il y a 25 ans déjà.

* Prochaines représentations : à Dinant, dans une casemate de la Citadelle les 16 et 17 février et les 15, 16, 17, 18 et 19 mars, à 20h. Si tu aimes la clarinette et les chatons, ce spectacle te plaira aussi. Si tu veux plus d’info, va voir sur le réseau bleu.

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