Magnolia

Elle est belle. Pâle, tremblante, et belle. 

Elle attendait devant ma porte, au petit matin. Les larmes avaient dissous les fards de ses yeux en d’étranges rivières sombres. Sa blouse de coton était déchirée à l’épaule. Ses pieds nus. La pluie achevait de noyer ses forces. 

Elle revenait d’une soirée souterraine, une de plus. Elles étaient des centaines et pourtant inaudibles, danse de colère et chants silencieux, le sein droit peint de rouge sang, les mains chargées de la terre des potagers, de la merde des enfants, de l’encre des agendas épuisés. 

Si tu as jamais langé un enfant qui n’est pas le tien, tu sais. Tu sais que gérer la merde du monde ne se fait pas toujours à coup de décrets. Parfois, il faut plonger dans la vie des gens, dans la misère du quotidien, entendre les absurdes réalités du monde des vivants. Chaque jour, elles plongent. Et chaque nuit, pour oublier la fange, pour se souvenir de ce qu’elles ne connaissent pas, pour rêver la liberté, pour singer l’insouciance, elles dansent. 

Elle est revenue à cet instant de la nuit où le ciel est clair si tu restes dans l’obscurité, et sombre si tu allumes le lustre de cristal de la grande salle à manger. J’ai senti son odeur. Animale, sanguine, foutrement troublante. J’ai ouvert la porte, et me suis assise derrière elle. La pluie réveillait le parfum de terre et d’humus, les gouttes rebondissaient sur nos pieds. J’ai serré son corps tremblant entre mes bras. Elle était raide. Son souffle exhalait la rage, encore. J’ai collé mon torse contre son dos, mon nez dans son cou, souffle tiède sur peau glacée. Ses cheveux trempés dégorgeaient sur mes seins. Sa respiration s’est ralentie en quelques minutes. Ses cuisses et ses reins ont repris vie. Son téton cherchait ma main. Je lui ai tendu une tasse de thé. Notre rituel sacré pour revenir à soi.

Elle s’est levée. A enlevé ce qu’il restait de corsage, le jean usé par la vie, la culotte de coton des matins ordinaires. Je l’ai portée jusqu’à la douche. Laver le corps de sa colère, adoucir les rugosités du monde, embrasser la tendresse de sa peau. J’ai vu le léger frémissement de ses lèvres, ce signal imperceptible de l’intime, quand à l’abri du monde elle lâche prise et remet sa chair entre mes mains.

Son sexe a la forme d’un magnolia, pétales légers autour d’un coeur sombre. Mon doigt dessine des infinis autour de ce bourgeon délicat, avec la délicatesse des caresses d’avant plaisir. 

Le bruit léger de l’humide, lorsque les lèvres s’entrouvrent, est d’une douceur sidérale. Son pied sur le drap blanc trace des arabesques : écarteler le ventre, aspirer le monde à l’intérieur de soi, me gober la bouche, les doigts, la main, me glisser sous sa peau, et déclencher les ondes, marée lunaire, explosion cobalt.

La musique du jour : Magnolia for ever, Claude François. Ehouais.

Your girl is crying in the night
Is she wrong, or is she right?

Elle est si forte qu'elle se brise
Elle était fière elle est soumise
Comme un amour qui lâche prise
Qui casse et ne plie pas