Macrâle *

Je voyage léger, tu vois. La peau n’a pas besoin de mille parures, là où je vis. Sa douceur suffit, sa moiteur parfois, quand l’agrume enflamme l’orchidée, quand les doigts célèbrent le plaisir. Le temps était venu pour la vie simple. Peu de biens, peu d’espace, le vide pour cocon. Au loin les collines vertes apaisant le silence. Au-dessus de moi, cet incroyable ballet de nuages. Ils s’effilochent, racontent d’autres mondes. Au gré des heures, comme sur la boîte à mécanisme de mon enfance, le paysage défile en égrenant une drôle de musique métallique. Les seules notes que j’entends sont l’eau de la rivière, et le vent dans les branches du saule. C’est ici que je vis, depuis longtemps déjà. Au creux des cinq collines, dans cette minuscule maison, que j’ai dédiée à mon plaisir. J’ai quitté cette faune humaine, bruyante, pour de bon. Ici, mes pieds sentent l’herbe, ma peau le soleil, mon sexe se complait dans de lascives indécences. Sans heure, je jouis. De l’eau vive et fraîche entre mes cuisses, de mes doigts indolents, ou des hommes qui me visitent, à chaque lune pleine.

Ils viennent chercher la magie. Au-delà de la troisième colline, les gens me pensent sorcière. Il se dit que l’homme branlé par mes doigts n’aura jamais peine à jouir, et que sa semence sera fertile, peu importe sa vie. Ca me fait rire. Mais peut-être, qui sait ? Les offrandes que je trouve au bout du sentier me racontent que c’est vrai. Et les hommes, jeunes ou vieux,  qui se suivent chaque mois, semblent plein d’espoir et de conviction. Alors je m’applique.

J’ai confectionné un trône de bois et de mousse, moelleux comme un lit. Chaque visiteur qui me sollicite doit s’y asseoir, nu, le dos incliné, les cuisses grandes ouvertes, le sexe offert. Entre chien et loup, quand ciel est bleu et lune tendre, quand l’impatience a fait place à la confiance, quand l’excitation cède à la fraîcheur, je descends le sentier jusqu’à la clairière. Si le jeune homme me plaît, si le vieillard est tendre, parfois juste parce que j’ai faim,  j’accorde la danse. Délicate initiation aux plus innocents, furie jouissive aux vigoureux, dernier hommage aux sexes des vieux, je suis mon envie, et ce que la lune me dit.

Ce soir, l’homme qui m’attend n’a pas d’âge. Il semble entre deux vies, entre deux nuits, entre la mort et l’oubli. A l’invité blessé, je donne mon sein à boire. Dans la lumière de nuit, ma peau éclaire ses yeux. Va, tète goulument de mon lait blanc. Quand tu seras rassasié, je goûterai de ce sexe qui se dresse lentement. Va, tète, et reprends vie. Dans le trône, déjà, tu durcis, tu tends aux étoiles cette tête rosée que mes doigts effleurent simplement. Ne bouge pas, l’homme. Laisse-moi danser autour de ton corps doré. Laisse-moi approcher les hanches de ton sexe dressé. L’ondulation de mes fesses qui claquent sur tes cuisses, et te quittent sans le souffle, ressac dans l’attente, tu doutes. Tiendras-tu ta promesse ? Garderas-tu ton sel pour l’hommage que ma main a promis ? Souviens-toi, l’homme, tu viens pour l’envoûtement.  Tu ne peux jouir ni de mes seins, ni de mon ventre, ni de mes fesses. C’est ma main, et à ma main seulement que tu t’abandonneras. Quand elle enserrera ta couronne luisante, quand deux doigts rouleront autour de toi, tandis que deux autres entreront en toi, glissant partout où ma langue t’aura léché. Quand elle pétrira ton sexe droit, le malaxera avec la vigueur des vierges folles, quand les huiles auront baigné tes génitoires de parfums de musc, quand ton ventre aura épuisé toute sa patience, et que tes hanches danseront l’indécence, alors… Alors je poserai la main sur ton sexe une dernière fois, et d’un mouvement précis, provoquerai l’explosion.

Alors petit, vieillard, homme vigoureux, tu auras payé ta dîme à la sorcière des sous-bois, et tu pourras rentrer chez toi.

Dans l’année qui suivra, tu seras père d’un enfant béni des étoiles.

Mais jamais, jamais, tu ne retrouveras l’extase des sous-bois.

Il y a toujours un prix à payer, l’homme, pour donner vie à un autre que soi.

* Macrâle veut dire sorcière, en wallon.

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